SciELO - Scientific Electronic Library Online

 
vol.10 número2Clínica do trauma em Ferenczi e WinnicottDe l'hésitation dans la clinique winnicotienne índice de autoresíndice de assuntospesquisa de artigos
Home Pagelista alfabética de periódicos  

Natureza humana

versão impressa ISSN 1517-2430

Nat. hum. v.10 n.2 São Paulo dez. 2008

 

ARTIGOS

 

Comment se transmet l'expérience analytique? Lecture d'une "case-history" de D.W. Winnicott

 

How to transmit the analytic experience? Readings of a case-history from D. W. Winnicott

 

 

Jean Florence

E-mail: jean.florence@skynet.be

 

 


RESUMÉ

En commentant le cas rapporté  par Winnicott au chapitre 2 de "Jeu et réalité" ("Rêver, fantasmer, vivre" - une histoire de cas illustrant une dissociation primaire), je veux mettre en évidence la manière originale dont Winnicott procède pour transmettre l'expérience psychanalytique. Cette transmission lie de manière vivante et indissociable la pratique et la théorie; elle amène à considérer comment cette expérience élargit la problématique freudienne de l'activité fantasmatique (das Phantasieren), du rêve et du désir.

Mots-clés: Fantasmer, Rêver, Désirer, Expérience psychanalytique.


ABSTRACT

Beginning with a consideration of what a case study represents, in general, and specifically in the first steps of the discovery of psychoanalysis, I will closely accompany the case the Winnicott presents in a chapter of "Playing and Reality": a case of primary disassociation. I will be very attentive to his manner of analytic interaction. The utilization of dreams has a very original place. I will conclude at a more theoretical level: the status of "fantasizing" in Winnicott compared with the "Phantasieren" of Freud, and the consequence of their practical concepts; and in clinical application, putting into evidence the particular characteristics of the style of transmission that he left us.

Keywords: To fantasize, To dream, To wish, Psychoanalytical experience.


RESUMO

Comentando o caso reportado por Winnicott no capítulo 2 de O Brincar e a realidade ("Sonhar, fantasiar, viver", uma história de caso que ilustra uma dissociação primária), quero pôr em evidência a maneira original como Winnicott procede para transmitir a experiência psicanalítica. Esta transmissão vincula, de maneira viva e inseparável, a prática e a teoria, bem como leva a considerar como esta experiência alarga a problemática freudiana da atividade do fantasiar (Das Phantasieren), do sonho e do desejo.

Palavras-chave: Fantasiar, Sonhar, Desejar, Experiência psicanalítica.


 

 

Introduction

Depuis la publication conjointe de J. Breuer et S. Freud, Etudes sur l'hystérie, em 1895, nous pouvons apprécier comment, dès ses commencements, l'expérience de la clinique analytique a trouvé dans les récits de cas ("case-histories", "Krankengeschichte") une forme essentielle de sa transmission. La psychanalyse y montre toute la complexité de son rapport à la science. Elle est tenue, en effet, de rendre compte de son procédé d'investigation, de sa méthode, du mode de construction de ses concepts et d'élaboration de ses hypothèses, de la validité de ses généralisations. Mais elle ne peut le faire qu'à partir de son seul point d'ancrage : la rencontre singulière de deux personnes, fondée sur la confiance faite aux pouvoirs de la parole et du transfert.

Certes, en faisant connaître par les récits de cas sa méthode thérapeutique nouvelle, Freud s'inscrivait dans une très ancienne tradition de transmission du savoir dans les sciences de l'homme. On sait bien, en effet, que l'étude de cas a été développée au fil des siècles dans la casuistique, depuis celle des talmudistes, des canonistes, des confesseurs, des médecins, jusqu'aux modernes psychiatres, psychologues, économistes et anthropologues. Mais il me semble que Freud a radicalisé la question des possibilités initiatiques, pédagogiques ou épistémiques de l'étude de cas en ouvrant celle-ci à la dimension de l'inconscient, du sexuel, de l'interaction transférentielle, de la langue. Il a résumé cette ouverture, angoissante au regard de la maîtrise du savant, dans cette remarque où il reconnaît, après avoir rapporté l'histoire de Katarina, jeune fille de 18 ans: "Je n'ai pas toujours été psychothérapeute. Comme d'autres neurologues, je fus habitué à m'en référer aux diagnostics locaux et à établir des pronostics en me servant de l'électrothérapie, c'est pourquoi je m'étonne moi-même de constater que mes observations de malades se lisent comme des romans et qu'elles manquent pour ainsi dire de ce cachet sérieux de la scientificité. Je dois m'en consoler en me disant que cet état de choses est évidemment attribuable à la nature même de l'objet et non à mon choix personnel..." (Breuer & Freud, 1956 [1897], p. 127, GWI, p. 227).

Cette observation est riche de tout ce que nous problématisons dans ce colloque autour des cas de Winnicott. Dès que l'on reconnaît à ces histoires que racontent les psychanalystes leur dimension poétique (romanesque, fictive, narrative), on touche au cœur de notre expérience dans ce qu'elle a de plus spécifique, de plus convaincant en même temps que de plus difficile à communiquer pour constituer un savoir. Il n'est dès lors pas étonnant que Winnicott, comme Freud, de façon profonde et quasi organique, a cheminé avec Shakespeare comme compagnon de route...

Une question me guide dans cette interrogation sur la transmission de l'expérience analytique: comment l'écrivain ("Dichter") que devient l'analyste marque dans cette écriture très particulière sa propre implication dans son récit, laisse percevoir ses doutes, ses bévues, ses erreurs, et montre à quel point le processus thérapeutique le métamorphose lui-même, tant dans son être que dans son savoir ou sa théorie. Dans les grosses difficultés que j'ai éprouvées dans ma pratique, c'est ce rapport véridique à ce qui fait butée ou même à l'échec dans les écrits de Freud, de Ferenczi et de Winnicott, qui m'a réellement soutenu à poursuivre, à ne pas désespérer...

Je vais à présent en venir au cas rapporté par Winnicott dans le chapitre II de Jeu et réalité. L'espace potentiel (1971b). Le titre original en est: Dreaming, Fantasaying and Living. A case-history describing a Primary Dissociation.

Je chercherai à rendre compte, en suivant au plus près le texte original, du style et de l'allure de sa démarche. Nous verrons que le choix des mots et leur transfert dans diverses langues nous fait faire un mouvement fort intéressant au cœur de la théorie psychanalytique. La confrontation avec Freud est inévitable sur la question du statut théorique du fantasme et de ses conséquences sur le maniement de la cure elle-même. On verra que l'écoute la plus attentive et la plus rigoureuse d'une seule patiente peut amener à bousculer sérieusement des repères théoriques qui nous semblaient bien établis... Cela nous permettra, pour finir, de mettre en évidence l'enseignement original que nous transmet Winnicott.

 

Un cas de dissociation primaire

Il s'agit d'un fragment d'analyse: le récit de quelques séances grâce auxquelles Winnicott a pu saisir sur le vif de "subtiles différences qualitatives" existant entre des variétés du "fantasaying". Comment traduire ce participe présent actif, pris dans cet usage substantivé que permet la langue anglaise (et que, d'une autre manière, sous la forme de l'infinitif substantivé, autorise la langue allemande pour Freud : "das Phantasieren")? Le traducteur français Cl. Monod propose "fantasmatisation" ou bien, plus loin dans le chapitre, "activité fantasmatique". Ce terme prend ici un sens conceptuel propre à la théorie psychanalytique tout en gardant une attache avec l'usage courant de la langue. En français "fantasmer", "fantasme", ne sont venus dans la langue que par la vulgarisation de la psychanalyse1: généralement l'on recourt aux termes d'imaginer, d'imagination ou de fantaisie.

Nous devons donc lire Winnicott avertis du libre jeu auquel la traduction nous livre, pour notre bonheur et pour notre embarras...

Winnicott fonde sa réflexion sur une séance d'analyse où lui est apparu non seulement comme significatif mais central le contraste entre "fantasaying" et "dreaming".

Une telle distinction s'était déjà imposée à lui, notamment dans un article de 1935 "sur la défense maniaque". La référence à cet article me paraît importante puisqu'il y soutient l'utilité de distinguer la réalité intérieure opposée à la réalité extérieure du "fantasaying". "Le fantasaying, écrit-il, fait partie de l'effort accompli par l'individu pour affronter la réalité intérieure. Le fantasaying (fantasmatisation?) et les rêves éveillés (day-dreamings) sont des manipulations omnipotentes de la réalité extérieure. Le contrôle omnipotent de la réalité implique le fantasme relatif à la réalité. L'individu parvient à la réalité extérieure à travers des fantasmes omnipotents élaborés dans l'effort fait pour fuir la réalité intérieure" - en l'occurrence, celle de l'angoisse dépressive (Winnicott, 1935).

Le cas présenté ici "est celui d'une femme d'âge mûr qui, au cours de l'analyse, a progressivement découvert à quel point sa vie entière a été perturbée par la fantasmatisation (fantasaying) ou quelque chose de l'ordre du rêve diurne (day-dreaming)". Le travail analytique a permis de séparer nettement, pour elle, l'activité de fantasmer de l'activité de rêver et de vivre réellement en relation avec des objets réels. S'impose donc ici de mettre d'un côté l'activité fantasmatique et de l'autre rêver et vivre. Voilà bien un paradoxe winnicottien : comment ne pas s'étonner de voir ici associé ce que le sens commun et Freud dissocient ? En effet, depuis la théorie de l'appareil psychique, tel que Freud le construit dans le chapitre VII de l'Interprétation des rêves ainsi que dans les élaborations ultérieures, le rêve et le rêve diurne sont en quelque sorte des activités en continuité l'une avec l'autre, l'activité ludique elle-même procède de la même source et s'oppose à la réalité... Nous devrons revenir à ce paradoxe : il contient toute l'originalité de l'approche winnicottienne de la vie psychique et des états "border line".

La reconnaissance de ce paradoxe va de pair avec la reconnaissance du fait d'un processus de dissociation, différent de celui du refoulement responsable de la symptomatologie névrotique.

Le refoulement agit dans la formation des rêves et dans les sentiments propres à la vie: on le décèle à partir des procédés qui président au retour du refoulé (condensation, déplacement, symbolisation, etc). Dans le cas considéré ici, la fantasmatisation est inaccessible, elle absorbe beaucoup d'énergie mais demeure étrangère autant au rêve qu'à la vie. C'est comme quelque chose qui s'est établi tôt dans la vie (dès 2 ou 3 ans, voire plus tôt encore) en prenant le relais d'une sorte de première "cure" de suçotement du pouce... cure manquée, puisqu'elle ne donne aucun débouché vers une transformation symbolique de la réalité.

Winnicott met en rapport étroit la possibilité de devenir une personne "totale", suite au processus d'intégration permis par l'analyse, et la transformation de cette défense déréalisante en imagination réellement créatrice, reliée avec le rêve et avec la réalité.

Comment appréhender ces "subtiles différences qualitatives" entre fantasmatisation et imagination?

Pendant une séance, le soir, apercevant un coin du ciel, la patiente dit : "Je suis sur ces petits nuages roses. Je peux marcher dessus". Winnicott ne tranche pas : cela peut être une fuite dans l'imaginaire ("an imaginative flight"). Cela peut-être aussi une manière pour l'imagination d'enrichir la vie, ou encore du matériel pour rêver. Peut-être, en même temps, cette chose particulière appartient-elle, pour la patiente, à un état dissocié, et cela ne peut devenir conscient au sens où il n'y a jamais une personne entière (ou totale? "a whole person") pour être consciente de deux ou plusieurs états dissociés présents à tout moment. Winnicott accepte de flotter dans cette incertitude. "Ainsi, la patiente peut être assise dans sa chambre et ne rien faire et pourtant elle a, dans son fantasme, (in her fantasy), peint un tableau, réalisé quelque chose d'intéressant dans son travail, ou encore elle est allée se promener à la campagne. Or, du point de vue de l'observateur, il ne s'est rien passé. Par ailleurs, elle peut tout aussi bien être assise dans sa chambre et songer à son travail, à des projets, à des vacances - ce qui est une sorte d'exploration imaginaire du monde et du lieu où le rêve et la vie sont une seule et même chose", parce que le rêve et la vie sont habités par le désir, ajouterais-je.

Ceci nous conduit à considérer, dans ces divers modes d'activité imaginaire, leur relation respective à la temporalité. Dans l'activité fantasmatique, ce qui arrive arrive immédiatement, sauf qu'il n'arrive rien du tout! Des états similaires peuvent être reconnus dans l'analyse et distingués si l'analyste y prête attention: car la différence entre "fantasmer" et "imaginer" échappe à la patiente comme elle échapperait à un enregistrement sonore d'une séance.

La patiente, qui a de réels dons artistiques, est capable de comprendre qu'elle n'en fait rien, qu'elle déçoit les autres et elle-même, jusqu'à penser au meurtre retourné en idées de suicide pour que cessent chagrin et ressentiment. Cette question du meurtre va revenir, permettant une ouverture décisive au réel. Auparavant, Winnicott évoque l'enfance de sa patiente. Celle-ci a été très précocement prise dans un modèle d'interaction où, de façon trop abrupte, sa mère a changé sa manière d'être avec elle, "en passant trop tôt d'un état de grande satisfaction à la désillusion, à la détresse, à l'abandon de tout espoir dans la relation d'objet". Quant au père, s'il tentait de pallier les défaillances de la mère, il finit par reproduire le même modèle qui devint partie intégrante de l'enfant. Sa défaillance fut de penser à elle comme à une femme en puissance, en ignorant complètement le fait qu'elle était potentiellement masculine ("male"). Dans un chapitre ultérieur, Winnicott précisera ce qu'il entend par les éléments féminins et masculins chez une personne. Il distingue, notamment, le rapport du féminin à l'être et le rapport du masculin au faire2.

L'instauration de ce modèle dissociatif a commencé lorsque la patiente était petite fille, la plus jeune des frères et sœurs. Ces enfants très souvent livrés à eux-mêmes furent très tôt capables d'organiser leurs jeux. Etant la cadette, elle arrivait dans un monde déjà organisé avant sa venue : intelligente, elle tenta de s'y adapter. Cependant, elle ne pouvait jamais rien apporter activement à ces jeux auxquels elle se pliait, pour leur faire plaisir, sans y trouver de satisfaction. Sans doute les autres ne réalisaient pas qu'elle était fondamentalement absente. De son point de vue à elle, quand elle jouait avec les autres, elle ne faisait que fantasmer ("She was all the time engaged in fantasaying"). Elle vivait réellement dans cette rêverie sur la base d'une activité mentale dissociée. Durant de longues périodes, sa défense consistait à vivre selon cette activité fantasmatique et à s'observer en train de jouer les jeux des autres enfants, comme si elle observait quelqu'un d'autre...

Plus tard, elle fit sa vie de telle sorte que ce qui se passait n'avait pas d'importance pour elle. Ne se sentant pas exister de plein droit - tout en étant à l'école, et ensuite au travail -, elle poursuivait une autre vie, vie qui mettait en jeu cette part dissociée d'elle-même. Cette part d'elle-même, la plus importante, était tenue à l'écart de sa vie. Elle a plusieurs fois tenté de rassembler ces deux parties de sa personnalité, mais elle le faisait de manière si rebelle ou protestataire que cela provoquait des heurts avec la société. Elle passait une bonne partie de son existence à ne rien faire, en masquant ce vide par des activités (héritières du suçotement enfantin du pouce) comme fumer ou se livrer à des jeux de patience, aussi ennuyeux qu'obsessionnels, sans que cela ne lui apporte aucune joie.

Au cours de l'analyse, elle put se rendre compte que mener une telle existence pourrait un jour l'amener à l'hôpital psychiatrique, "inactive, incontinente, immobile, tout en poursuivant dans sa tête une activité fantasmatique continue où serait maintenue l'omnipotence et s'accompliraient des choses merveilleuses, dans un état dissocié. Cette omnipotence, séparée de toute expérience partagée, ne relève pas de la dépendance créatrice mais du désespoir de pouvoir dépendre de quelqu'un".

 

Contribution des rêves au traitement analytique

Comment arriver à renoncer à cette omnipotence désespérante?

Winnicott cite deux rêves qui ont permis de sortir quelque peu de la fixité de ce fonctionnement dissocié. Ici encore se révèle l'efficacité de l'acceptation d'un paradoxe: le rêve peut exercer la fonction de réveiller un sujet, de le faire sortir de la réclusion de la rêvasserie et de le ramener à la vie. Mais cela passe par la manière dont l'analyste investit le rêve comme une création surgissant à point nommé dans la dynamique d'une cure. Le rêve, comme la vie, est une chose sérieuse.

Le premier rêve est évoqué sans aucune conviction et sans lien avec quelque sentiment. Ce n'est qu'après une séance, que Winnicott prolonge au-delà d'une heure et demie, que la patiente commence à accéder à l'émotion. Or, elle rêve qu'un homme médiocre est le père de son enfant. Elle n'a pas d'enfant en réalité mais s'en est créé un depuis des années et qui continue de grandir. Cet enfant est une fille. On comprend qu'il s'agit d'une représentation d'elle-même.

Dans un autre rêve, fait une semaine avant, elle éprouvait un ressentiment intense envers sa mère à laquelle elle est, dit Winnicott, virtuellement très attachée - parce que sa mère l'avait privée de ses propres enfants. Ce rêve lui parut bizarre, elle le commente en disant:

C'est drôle, c'est comme si je désirais un enfant, alors que dans ma pensée consciente, je sais bien que quand je pense à des enfants, c'est seulement pour qu'il leur soit évité de naître... c'est comme si j'avais caché quelque part le sentiment qu'il y a des gens qui trouvent que la vie, ce n'est pas si mal que ça...

La connexion des deux rêves rend possible une aperception saisissante: après deux heures de séance (on voit ici Winnicott prendre le temps qu'impose ce travail pour surmonter la dissociation), elle a éprouvé à l'égard de sa mère une vague de haine d'une qualité nouvelle, beaucoup plus proche du meurtre que de la haine... Elle peut percevoir que cette haine concerne quelque chose de précis, de façon beaucoup plus nette qu'auparavant. Elle arrive à penser que le bon-à-rien ("the slob"), le père de son enfant masque son propre père à sa mère - et que c'est lui, le mari de sa mère, qui est le père de cet enfant. Elle était tout près de ressentir qu'elle était assassinée par sa mère.

Winnicott relève qu'ici nous avons réellement affaire à la fois au rêve et à la vie; nous ne sommes plus séparés dans la fantasmatisation.

Ce fragment important de la cure montre la pertinence de la problématisation annoncée en commençant, de la conception des rapports entre imaginer, rêver, rêvasser, fantasmer. Les distinctions se font plus vives et pour la patiente et pour l'analyste. Rêvasser n'est pas vivre. Jouer créativement (au contraire de ses jeux de patience exécutés dans une sorte d'absence), rêver et vivre sont de la même veine. A la fin de la séance, la patiente peut dire:

Quand je marche sur ce nuage rose, est-ce mon imagination qui enrichit la vie ou est-ce cette chose que vous appelez fantasmer, qui arrive quand je ne fais rien et me fais sentir que je n'existe pas?

A la séance suivante, elle rapporte un autre rêve qui constitue la poursuite même du travail analytique:

Vous parliez, dit-elle, de la manière dont le fantasme interfère avec le rêve. Cette nuit, je me suis réveillée à minuit. Je m'acharnais sur le patron d'une robe que je coupais fiévreusement. Je faisais tout et rien à la fois et j'étais exaspérée. Est-ce là rêver ou fantasmer? Je pris conscience de ce qui se passait, mais à ce moment-là j'étais éveillée.

Toute la séance se passe à chercher à établir une relation entre fantasmer et rêver...

Elle remarque que l'implication de son corps dans l'activité fantasmatique suscite une grande tension mais, comme rien ne se passe, elle a le sentiment d'être candidate à la coronarite, à l'hypertension et à des ulcères d'estomac - ce qu'elle a eu, effectivement...

Revenant sur le rêve de la robe, rêve vécu à l'état éveillé, il apparaît qu'il était une défense contre le rêver... 

Fantasmer, lui dit Winnicott, ce n'est rien d'autre que faire une robe. La robe n'a aucune valeur symbolique. Un chat est un chat. Dans le rêve, au contraire, comme j'ai pu le montrer avec son aide, la même chose aurait eu une signification symbolique [...]

Du rêve, Winnicott retient qu'il s'agit pour elle de sortir de l'informe: comme si elle était elle-même ce matériau avant d'être comme un patron, façonné, coupé, assemblé! Apparaît là l'espoir que quelque chose pourrait sortir de cet informe, espoir issu de la confiance qu'elle a en son analyste qui doit neutraliser tout ce qu'elle ramène de l'enfance.

Or, précisément, dans son enfance, son environnement n'avait, semble-t-il, pas permis ni compris qu'elle puisse être informe et l'avait découpée d'après un patron aux formes conçues par d'autres. Constatant cela, elle se mit véritablement en colère.

Winnicott observe, en cette fin de séance, que s'il en est résulté quelque effet thérapeutique, c'est avant tout parce qu'elle a pu parvenir à cette intense colère, colère éprouvée pour quelque chose qui n'était pas fou mais doté d'une motivation logique.

Suit une autre séance, que Winnicott laisse durer deux heures, au cours de laquelle elle s'endort, après avoir évoqué les grandes activités de rangement faites, mais avec la crainte de les avoir réalisées pour obéir à un modèle, pour jouer à faire des progrès pour le bénéfice de son analyste. Elle portait une robe qu'elle avait réussi à se faire elle-même... A son réveil, après 10 minutes, elle prétend s'être endormie afin de faire des rêves pour son analyste.

Winnicott ne suit pas cette piste et répond qu'elle s'est endormie parce qu'elle avait envie de dormir. Elle se sent alors beaucoup plus réelle...

C'est comme si cette intervention libérait un espace d'élaboration commune, entre la patiente et l'analyste. Il lui dit que la fantasmatisation se faisait à propos d'un sujet donné, et n'allait pas plus loin. Elle n'avait aucune valeur poétique. Toutefois, le rêve, qui reprenait des éléments de ce fantasme, contenait, lui, de la poésie. Car le rêve - par le jeu de la condensation - rassemble des couches successives de signification , les relie au passé, au présent, au futur, au-dedans et au dehors.

Cette poésie du rêve est absente de l'activité fantasmatique qui s'opère en quelque sorte hors du temps, hors du corps, hors du lien à l'autre, hors de tout plaisir. Il y a du symbolisme dans le rêve, il n'y en a pas dans la fantasmatisation.

Elle comprit qu'il en allait de même pour le jeu de patience, exécuté pendant des heures, dans sa chambre vide: "la chambre est réellement vide, dit-elle, parce que quand je fais des patiences, je n'existe pas".

Winnicott est extrêmement attentif à ce que ses interventions (par exemple sur le besoin de l'informe - lié, nous le savons, à sa conception de la non-intégration3 comme phase nécessaire à vivre avant l'intégration -) ne suscitent chez la patiente la crainte de se conformer à présent au modèle, au "patron" de son analyste. D'où cette très prudente conclusion:

Il me sembla, à la fin de la séance, que l'on pouvait prétendre que le travail de la séance précédente avait eu un profond effet. Par contre, je n'étais que trop averti du grand danger à en être content ou même satisfait. En ces circonstances, la neutralité de l'analyste était nécessaire, comme elle l'est pour tout le traitement. Dans ce genre de travail, nous savons que nous sommes toujours au commencement, et que le mieux est de ne pas trop espérer.
["In this kind of work, we know that we are always starting again, and the less we expect the better" (p. 36)].

 

Réflexions sur le maniement du rapport analytique

Telle est la lecture que j'ai faite de ce fragment de cure, dont j'ai tenté de suivre le fil, sans pouvoir ici en reprendre tous les détails. Je suis frappé par le caractère très dialogué de ce récit; nous reconnaissons ici le trait évoqué par Freud - la nature même de "la chose" qui nous saisit dans la rencontre analytique nous contraint, pour lui être fidèle, et pour être respectueusement et rigoureusement véridiques (et donc "scientifiques") de nous confier au mode d'expression qui en est le plus proche : le mode de la narration romanesque ou du drame. Il est évident que cette structure de langage ouvert par sa nature même à la dimension poétique ou dramatique accueille le lecteur dans plusieurs dimensions simultanément, au sein desquelles un mouvement identificatoire souple est possible à l'un et à l'autre des partenaires en même temps que s'opère la distanciation de la réflexion, du commentaire intérieur et de la nécessaire intrication de ce qui se passe avec les repères théoriques. Les concepts - soit ceux qui forment le trésor partagé de la communauté théorique des psychanalystes, soit ceux qui sont neufs, inspirés directement par les paroles échangées dans la cure (comme par exemple "formlessness" ou "dissociation") - sont la garantie que ces mouvements d'identification multiples ne se fixent pas et demeurent perpétuellement offerts à la critique.

Tel est, à mon sens, le caractère essentiel de la manière dont D.W. Winnicott nous transmet l'expérience analytique. Il nous invite à ce partage d'un échange à plusieurs voix, et dans ce concert, il y a une place pour nous, pour nos questions, pour nos surprises, pour nos apories. Winnicott, parce qu'il soutient sans forfanterie mais avec fermeté sa position subjective la plus singulière, est inimitable. En revanche, il est un authentique éveilleur.

Pour ouvrir la discussion, je voudrais dégager deux lignes de réflexion de ce dont je me sens en quelque sorte héritier dans son questionnement d'analyste. Une ligne théorique, d'une part, et une ligne initiatique, d'autre part.

a) "Fantasaying" et "Phantasieren".

La question théorique cruciale que ce texte vient poser, tout à fait fondée et légitimée dans la cure elle-même, est la question du statut du "fantasaying". Une recherche antérieure m'avait fait traverser le parcours de la théorisation du fantasme dans l'expérience freudienne. Il m'était apparu, pour en résumer la teneur, que pour Freud l'activité de fantasmer est identiquement le mode de procéder du "désirer" comme tel. Originairement, halluciner le sein, qui a une première fois apporté la satisfaction, c'est le désirer, c'est activement raviver les traces mnésiques de cette mythique jouissance qui ne reviendra jamais telle quelle. Une différence irréparable ouvre le sujet au désir, qui se tend entre la satisfaction attendue, inégalable, et la satisfaction obtenue... toutes les fois suivantes où la mère (le sein) se représente. Halluciner devient le modèle du désirer et par-là du penser inconscient et de l'activité incessante du fantasmer qui est identiquement l'infatigable mouvement du désir, tendu entre le présent, le passé et le futur. Dans le petit essai Der Dichter und das Phantasieren, toute cette conception se résume et - ceci pour accentuer l'importance de cette théorie dans sa comparaison avec celle de Winnicott -, cette conception englobe dans un seul geste l'activité d'halluciner, de désirer, de fantasmer, de rêvasser, de rêver, de produire des symptômes et de produire des fictions littéraires. Le jeu enfantin est pris dans la même série - on pourrait dire le même paradigme - puisque le jeu enfantin (chose tout à fait sérieuse) sert de modèle pour penser à la fois les fantaisies de l'adolescent, les fantasmes des adultes et des névrosés, la création de mots d'esprit et toutes les créations culturelles.

Or, nous voyons ici Winnicott amené à devoir séparer deux ordres d'activité psychique pour pouvoir rendre compte de ce qu'il perçoit dans la relation de sa patiente à sa vie, à son histoire, à son analyste. Vivre, imaginer et rêver sont en rapport actif à la réalité; rêvasser ou fantasmer sont une façon de ne pas vivre...

Mais il affirme en même temps qu'il n'est pas toujours possible d'observer les indices de cette différence, dont il souligne qu'elle est très subtile...

On comprend à quel point une théorie dépend du terrain clinique dont elle est issue. Pour Winnicott, il s'agit de la clinique des jeunes enfants, des psychotiques et de cas "border line", alors que pour Freud l'expérience clinique était essentiellement celle des névrosés. Cela ne donne pas la même conception du désir.

b) Ouverture sur le transfert

L'autre ligne de réflexion concerne sa manière de faire, son maniement concret du rapport analytique, son mode de présence intensément attentif aux rythmes, aux détails, aux gestes et mouvements de la patiente et le souci rigoureux de l'observation de sa propre implication, du contretransfert. Cela se marque dans ses interventions, ses interprétations, ses hésitations, et aussi ses interrogations qu'il partage avec la patiente.

Je voudrais, pour finir, recourir au témoignage de Margaret Little, paru dans le recueil de textes et poèmes qu'elle a publié à Londres sous le titre Transference Neurosis and Transference Psychosis: toward Basic Unity (1986).

Plusieurs textes évoquent sa relation d'analysante et de collègue avec Winnicott, mais je retiendrai seulement ici quelques notes synthétiques qui nous communiquent comment, du côté des patients, était perçue son action d'analyste. Ces textes me donnent personnellement une sorte d'encouragement à soutenir le travail analytique dont je peux parfois avoir peur et me défendre comme ces analystes "phobiques ou paranoïdes" du contre-transfert...

Le style de Winnicott me fait également penser à celui de Ferenczi qui dénonce l'hypocrisie professionnelle ou la distance hautaine et objective des analystes4.

Je donnerai le dernier mot à Margaret Little, en lui confiant le soin de conclure ces considérations sur l'heureuse rencontre que représente pour moi - comme pour vous tous, j'en suis sûr - celle de l'homme et de l'analyste Winnicott. Auparavant, je tiens encore à relever ce que la lecture répétée de ce cas m'a aidé à reconnaître avec clarté et vivacité: la capacité à soutenir le paradoxe et l'ambivalence, l'importance de la confrontation, la valeur créatrice de l'informe et du chaos, de la destructivité et des affects de colère, de haine et de meurtre (qui sont vecteurs du sentiment d'être réel), la nécessité de découvrir sur le vif et par soi-même les choses déjà dites, les notions bien connues (dissociation, refoulement...) et de les formuler pour son propre compte, l'attention à l'environnement (le plus précoce comme le plus actuel), le sens de la réciprocité (qui n'est pas la symétrie), la continuité dans la présence, la confiance inébranlable dans les ressources symbolisatrices du jeu, la liberté de donner à la séance le temps qu'il estime nécessaire (le rapport au temps de la séance pourrait être comparé ou opposé à la pratique lacanienne de la ponctuation).

Voici donc quelques mots de Margaret Little. Je les cite parce que je retrouve en eux ce rapport délicat aux mots qui n'est pas sans analogie avec les poètes:

Il répondait aux questions directement et au premier degré, ce n'est qu'après qu'il se demandait (seul ou souvent avec le patient) pourquoi la question avait été posée. Pourquoi à ce moment-là? Et quelle angoisse inconsciente il y avait derrière ? C'était moi qui travaillais à mon propre rythme, c'était lui qui s'y adaptait. S'il lui arriva d'exercer une pression, c'était parce que les circonstances, imprévues et externes, l'exigeaient. Ceci était très important pour moi. C'est ce qui me permettait d'être moi-même, alors qu'auparavant, tout à tour poussée puis retenue, je fonctionnais avec un rythme et des revirements qui n'étaient pas les miens [...] 

Il faisait très peu d'interprétations et ne les faisait que quand leur contenu affleurait au seuil de mon conscient. A ce moment-là, bien sûr, l'interprétation sonnait juste. Il n'était pas "infaillible", mais il exprimait des suggestions et des suppositions : "je pense que peut-être...", "je me demande si..." ou "on dirait que...". Comme ça, je pouvais goûter ou sentir ses mots, et j'étais libre ensuite de les rejeter ou de les accepter. Les interprétations n'étaient pas faites dans le registre de la fonction symbolique, à laquelle je n'avais d'ailleurs pas accès5.

 

Réferences

Breuer, J., & Freud, S. (1956 [1897]). Etudes sur l'hystérie. Paris: PUF.

Ferenczi, S. (1982). Confusion de langue entre l'adulte et l'enfant. In S. Ferenczi Œuvres complètes, Tome IV, 1927-1933. Paris: Payot.

Florence, J. (1991). Théorie du fantasme dans la clinique freudienne. Esquisses psychanalytiques (16).

______ (1992). 1992: "Ferenczi inactuel?", Psychoanalyse, nº 8, Leuven, Peeters. Psychoanalyse (Leuven, Peeters)(8).

Laplanche, J., & Pontalis, J.-B. (1964). Fantasme originaire, fantasmes des origines, origine du fantasme. Les Temps Modernes (215).

Little, M. (1986). Transference Neurosis and Transference Psychosis: Basic Unity.

______ (1991). Mon analyse avec Winnicott. In Des états-limites - L'alliance thérapeutique. Paris: Editions des Femmes - Antoinette Fougue.

Winnicott, D. W. (1971/1956a). Sur la défense maniaque. In D. W. Winnicott, De la pédiatrie à la psycahanalyse. Paris: Payot. (Bibliografia Huljmand: 1958k [1935])

______ (1971). Eléments masculins et féminins à l'état pur (Cap. 5. La créativite et ses ses origines). In D. W. Winnicott (1971/1971) Jeu et Réalité. Paris: Gallimard. (Bibliografia Huljmand: 1971a [1966])

______ (1971). Jeu et Réalité. Paris: Galimard. (Bibliografia Huljmand: 1971a)

______ (1988). La nature humaine. Paris: Gallimard. Bibliografia Huljmand: 1988)

 

 

Enviado em 10/5/2008
Aprovado em 15/8/2008

 

 

1 Il faut ajouter que certaines écoles distinguent par l'orthographe "fantasme" et "phantasme", parfois pour distinguer l'activité consciente/préconsciente de l'activité inconsciente. Voir à ce sujet l'article fondamental de J. Laplanche & J.-B. Pontalis: "Fantasme originaire, fantasmes des origines, origine du fantasme "(1964). Voir aussi notre contribution : "Théorie du fantasme dans la clinique freudienne", (Florence, 1991).
2 Voir "Eléments masculins et féminins à l'état pur" dans le chapitre V "La créativité et ses origines" (Winnicott, 1971a). Il y est fait allusion au personnage de Hamlet, dans lequel Winnicott reconnaît le mode de défense par dissociation.
3 On trouve dans la quatrième partie de son ouvrage La nature humaine, qui traite de "la théorie des pulsions à la théorie du moi", l'exposé systématique de sa conception de la phase de non-intégration précédant celle de l'intégration (Winnicott, 1988, pp. 129-214).
4 Cf. Sandor Ferenczi, "Confusion de langue entre l'adulte et l'enfant" (Ferenczi, 1982). Voir notre étude sur "Ferenczi inactuel?" (Florence, 1992).
5 Extrait de Margaret Little, "Mon analyse avec Winnicott" (1991).